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Didier Mereuze, sur Minetti de Thomas Bernhard
(extrait du programme du Théâtre de la Ville-Paris, septembre 2002)

L'auteur autrichien pour la troisième fois à l'affiche du Théâtre de la Ville

Ostende.
Un soir de la Saint-Sylvestre. Pendant que la ville fête le réveillon, un vieil homme fait les cent pas dans le hall d'un grand hôtel.
Sa valise à ses pieds, il attend le directeur d'un théâtre qui lui a donné
rendez-vous.

Il doit jouer Lear chez lui. Car l'homme est comédien. Il a même été, lui aussi, en charge d'un théâtre dans une petite ville à la frontière du Danemark, avant d'en être chassé, dit-il, pour s'être
« refusé à la littérature classique ».

Des clients passent. Des masques. L'homme attend toujours. Et parle. Sans cesse, se racontant aux autres - une femme âgée, un serveur, une jeune fille... - comme pour mieux ne s'adresser qu'à
lui-même. Bilan de soi. Bilan d'une vie.

Il sort son propre masque : celui
de Lear, justement, que le peintre James Ensor aurait fabriqué pour lui.
La nuit s'avance. Le jour se lève. Il ne jouera jamais Lear...

C'est Minetti, de Thomas Bernhard. Avec cette pièce, le Théâtre de la Ville
met l'auteur autrichien pour la troisième fois à son affiche - on se
souvient du Réformateur avec Serge Merlin dirigé par André Engel et, surtout, du Faiseur de théâtre créé en 1989 en collaboration avec le TNP
de Villeurbanne.

Bernard Freyd était le "Faiseur"; la mise en scène (la première d'une pièce de Thomas Bernhard qui ait fait date en France) était de Jean-Pierre Vincent. Celle de Minetti est de Claudia Stavisky.

Pour elle non plus, Bernhard n'est pas un inconnu. C'est avec Avant la retraite
qu'elle a signé sa seconde mise en scène, il y a quelque dix ans.
Dans la distribution, on pouvait applaudir, entre autres, Denise Gence qui reçut le Molière de la Meilleure actrice pour son interprétation. Dans Minetti, c'est Michel Bouquet que l'on retrouve.

Bernhard Minetti, un des derniers "monstres" de la scène d'outre-Rhin

Cette "comédie dramatique" a été écrite en 1976.
Elle est la septième de Bernhard.
Il l'a dédiée à l'un des derniers "monstres" de la scène d'outre-Rhin, disparu il y a 4 ans : Bernhard Minetti.

Fils d'un architecte d'origine italienne, né à Kiel en 1905, ce dernier a débuté dans l'Allemagne des années 20, pour s'imposer très vite dans le rôle d'Hamlet à vingt-cinq ans tout juste. Sans que la guerre ait interrompu sa carrière, il devient le maître de l'interprétation des classiques ­ de Shakespeare à Schiller, en passant par Goethe, Lessing, Pirandello, Genet, Beckett...

Les plus grands metteurs en scène font appel à lui (Stein, Zadek ou Grüber avec Faust et Lear), tandis qu'au cinéma, il tourne dans la Femme gauchère de Peter Handke.

Il a créé Thomas Bernhard (la Force de l'habitude) qui lui a rendu hommage en quelques lignes le jour de on 75e anniversaire :

« Je méprise les acteurs, oui, je les hais car au moindre danger ils font alliance avec les spectateurs, ils trahissent l'auteur et se commettent sans complexe avec des esprits débiles et obtus.
Les acteurs sont les démolisseurs et les
destructeurs de l'imagination, ils sont en fait les croque-morts de la
poésie.
Minetti est l'exception et lorsqu'il joue, je vénère et j'aime en lui l'art du jeu... »

C'est de tout cela que parle la pièce, même si elle n'a rien à voir avec
une quelconque biographie du comédien Bernhard... Minetti.

Si ce dernier a avoué y avoir reconnu des accents "minettiens", il s'est empressé d'ajouter : « cela reste mon secret d'acteur... L'artiste en fureur, l'artiste épouvanté : c'est
ce que je suis, à la différence d'autres».

le théâtre "catastrophique", "répugnant" mais "nécessaire"

De fait, Thomas Bernhard ne raconte pas ici une vie de théâtre - ou un
morceau de vie - mais le théâtre lui-même "catastrophique", "répugnant" mais "nécessaire", avec ses masques, son pouvoir de son illusion, sa faiblesse
et sa force.

Il y traite encore de l'art, de l'artiste, de « ce qu'un texte doit être ou ne pas être, précise Claudia Stavisky, en même temps que du statut et de la place que tient chacun - auteur, metteur en scène, directeur, spectateur»
et, bien sûr, acteur capable, alors que n'importe qui (artiste, politique
ou autre) peut être comédien, d'être lui-même tous ces autres à la fois.

« Bernhard pose des questions fondamentales qui résonnent à travers la bouche de Minetti comme une profession de foi, sur le théâtre et le monde. C'est un
cri surgi des entrailles.. »

Sans doute, l'interrogation ne saurait se réduire au théâtre, pris au sens
strict. « Ce n'est pas un texte uniquement pour théâtreux de profession», reprend Claudia Stavisky.

on retrouve toutes ses obsessions

Comme dans toute l'oeuvre de Bernhard, contempteur et imprécateur, on
retrouve toutes ses obsessions. Obsession de la maladie, de la mort.
Obsession de la « dégradation » de l'être en même temps que de l'univers.

De la société qui « ne comprend rien », de l'abêtissement général. De la
solitude, du malentendu général. De «l'effronterie », la « bassesse », «l'irresponsabilité » des hommes.

Le ressassement dans l'écriture est
permanent alors que se multiplient les répétitions ordonnées comme les notes
d'une partition lancinante.

Dès lors, le théâtre n'est, comme chez
Shakespeare, qu'une vaste scène sur laquelle s'expose le monde ; l'acteur n'est que la quintessence d'une humanité ordinaire jetée sur le plateau dans
un jeu d'effet grossissant.

Certains y verront de la haine, de la méchanceté de la part de Bernhard. Ils ont tort : "paradoxal", Bernhard n'est misanthrope qu'en apparence.

Mieux : à y regarder de plus près, c'est un amour immense qu'il laisse transparaître à travers son vrai-faux soliloque, celui de cette humanité
défaite qu'il voudrait parfaite et qu'il ne supporte pas parce qu'elle est imparfaite, irrémédiablement.

La vraie douleur s'impose, contraignant chacun à plonger au plus profond de soi pour en extirper les vérités toujours
bonnes à dire même si elles ne le sont pas à entendre.

jouer autre chose qu'une pièce

Michel Bouquet l'affirme :
« En jouant Minetti, j'ai l'impression de jouer autre chose qu'une pièce. Une pièce, c'est un point de rencontre, une action qui suit une ligne logique pour conduire à une synthèse qui nourrira la
réflexion du spectateur.
Elle se doit de définir la position de l'être humain par rapport à l'existence dans toutes ses péripéties
- que ce soit dans ses malheurs ou ses certitudes.
Avec Minetti, c'est différent.
C'est une action qui tend à ne pas exister. Elle contraint l'être humain à une implosion de son existence. »


Didier Méreuze
extrait du programme du Théâtre de la Ville-Paris, septembre 2002